[lecture] Les veines ouvertes de l’Amérique Latine d’Eduardo Galeano

Les veines ouvertes de l’Amérique Latine est un livre référence publié pour la première fois en 1971, connu de tous les pays du continent sud américain, qui propose une synthèse historique, économique, politique, financière, industrielle, poétique du pillage systématique de cette zone du monde par les puissances étrangères, européennes et états-unienne, depuis l’arrivée de Christophe Colomb. Son auteur, Eduardo Galeano (1940-2015), est un journaliste uruguayen, engagé, emprisonné puis exilé suite à un coup d’état militaire en Uruguay de 1973.

Son écrit donne le vertige tant l’Histoire y offre le témoignage de l’avidité, de la destruction, de l’exploitation dont nous, Occidentaux, avons su faire preuve, choses que nous pensons savoir mais dont le détail rapporté a le pouvoir de porter dans notre conscience. Le vertige devient sans fond à mesure que l’on progresse dans le récit des siècles pour s’apercevoir que le système d’exploitation coloniale s’est non seulement maintenu, mais a continué de croître en ingéniosité et efficacité, déguisé sous les prétextes de l’enseignement bienveillant du développement, empoisonnant populations, gouvernements et territoires. Difficile de sortir indemne de cette lecture, de ne pas prendre la mesure de notre rôle historique d’agresseur d’une part et de profiteur décomplexé, ignorant et donc méprisant d’autre part.

De façon plus générale, ce livre m’a fait penser à nos problématiques actuelles. A l’heure où l’on parle, de façon limitée et sélective, des risques environnementaux et climatiques résultant de l’activité humaine, nous sommes collectivement désarmés pour intellectuellement aborder le sujet et nous montrer à la hauteur des enjeux. Ecoutons le milieu du foot rire et l’écho médiatique suscité pour, si besoin était, nous en convaincre. Dans le meilleur des cas, nous avons en tête des ordres de grandeur, qui portent généralement sur nos comportements individuels, lesquels nous laissent entrevoir à quel point c’est tout le fonctionnement d’une société qui est à revoir par chez nous.

Or, l’Histoire est un complément utile des ordres de grandeur pour saisir la causalité des événements et la façon dont ils déploient leurs ramifications dans le temps, et ainsi nous aider dans cette prise de conscience nécessaire que oui, il y a un bug dans la matrice. L’Europe, et après elle les Etats-Unis, n’auraient pu bâtir leur industrie, la puissance de leur capitalisme et in fine leur société de consommation surbabondante sans avoir pu au préalable sucer, gratuitement car violemment, les ressources inimaginables en or, argent, cuivre, fer, étain des pays d’Amérique Latine (sans même évoquer l’exploitation d’autres régions du monde), sans y avoir dévasté l’agriculture pour imposer les monocultures du sucre, du café, du coton, sans avoir réduit en esclavage et assassiné au besoin les populations de ces pays, et importé des esclaves d’Afrique pour alimenter une machine folle d’extraction de matières premières, dont la consommation et les bénéfices sont, depuis le début de sa mise en marche jusqu’à nos jours, réservés à l’étranger.

Bref, une lecture salutairement dérangeante, dont la traduction française a trouvé une juste place au sein de la collection Terre Humaine de Jean Malaurie. Si vous avez des références de travaux historiques synthétiques de cette nature, je suis grandement preneur de vos recommandations !

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