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Entretien Marcel Gauchet et Anne Rosencher
45 minutes d’entretien éclairant, en compagnie de Marcel Gauchet, l’un de nos grands penseurs du Politique, pour comprendre la tectonique des plaques à l’œuvre dans nos sociétés occidentales. Cette tectonique comporte trois grands sujets de tension dont traite l’entretien : droits individuels vs souveraineté populaire ; fragmentation des causes vs besoin de “faire société” ; déploiement du marché mondial vs retour du politique sur le plan national.
“Les droits d’abord, la politique ensuite : c’est un renversement complet qui ne fonctionne pas d’une manière révolutionnaire mais qui fonctionne par un effet de mentalité souterrain qui change complètement petit à petit les repères et c’est ce qui fait que nous sommes dans des sociétés politiques très déboussolées parce qu’il y a le discours officiel et des mentalités profondes, inconscientes chez la plupart des gens, qui s’opposent à la structure institutionnelle à l’intérieur de laquelle nous vivons.”
1/ Droits individuels vs souveraineté populaire
Plus les droits deviennent “opposables” et arbitrés par le juge/les normes supérieures, plus une partie des citoyens a le sentiment que le peuple ne décide plus.
Cela alimente en retour des réactions populistes sur le thème de la demande de reprise de contrôle, parfois au prix d’un désir d’autorité.
2/ Fragmentation des causes vs besoin de “faire société”
La démocratie suppose un “tout” (prioriser, arbitrer, construire un projet de société commun).
Mais la vie publique se remplit de revendications segmentées (groupes, identités, causes). La tentation de prise en compte des particularismes rend le collectif plus difficile à formuler et entraîne un phénomène de dépolitisation, c’est-à-dire l’affaiblissement de la capacité à traiter les sujets en commun.
3/ Déploiement mondial du marché vs retour brutal du politique
On a organisé le monde comme si l’économie globale allait “tenir” l’ordre (attractivité, règles, interdépendances).
Et pourtant, on revient à la puissance, aux frontières, aux rapports de force (États stratèges, rivalités). Cette situation laisse l’Europe en décalage : elle est celle qui a en réalité le plus cru à la “fin de l’histoire” après la chute du mur de Berlin en 1989, et connaît actuellement un réveil géopolitique traumatisant pour sa culture.
Conclusion
Dans cet entretien, Marcel Gauchet ne propose pas un plan d’action détaillé mais plutôt des pistes de réflexion :
- retrouver un équilibre entre droits individuels et souveraineté populaire car le déséquilibre nourrit le ressentiment et le populisme
- repolitiser la vie publique au sens fort (revenir à des choix collectifs assumés, des priorités hiérarchisées et des programmes cohérents plutôt qu’une addition de revendications fragmentées)
- côté Europe, opérer un réarmement mental, matériel et stratégique pour s’ajuster à un monde redevenu conflictuel à ses portes, en s’appuyant sur la solidité des États et leur capacité d’action.





